Carnets libéraux

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vendredi, 13 août 2010

Carnet n°68 - Le poids des catégories

Dans la fou­lée de mon pré­cé­dent car­net, j’ai décidé de creu­ser un peu plus le filon des hai­nes de gau­che. Mais pas n’importe les­quel­les. La détes­ta­tion du bour­geois est bien con­nue et découle natu­rel­le­ment de la doc­trine socia­liste : vous ne con­fon­drez pas un gau­chiste avec, au con­traire il en sera fier. Il faut une haine capa­ble de sus­ci­ter une répro­ba­tion quasi una­nime et uni­ver­selle, y com­pris à gau­che, en tout cas capa­ble de dis­qua­li­fier la pré­ten­tion gau­chiste au mono­pole de l’huma­nisme.

Cette haine, c’est l’anti­sé­mi­tisme.

Car il y eut un anti­sé­mi­tisme de gau­che, lar­ge­ment répandu au moins jusqu’à l’affaire Drey­fus en France. Et encore cette veine ne fut pas éteinte par l’affaire mais per­dit son impor­tance et entra dans un dou­ble clan­des­ti­nité. D’une part les gau­chis­tes con­ti­nuant de la pro­fes­ser se firent plus dis­crets, d’autre part la mémoire de cet anti­sé­mi­tisme fut enter­rée, si bien que peu de gens aujourd’hui se figu­rent qu’elle exis­tât un jour. L’idée pré­do­mi­nante est donc que l’anti­sé­mi­tisme, et plus géné­ra­le­ment le racisme, sont des abo­mi­na­tions con­gé­ni­ta­le­ment de droite, avec les­quel­les la gau­che ne sau­rait avoir de lien quel­con­que puisqu’elle incarne natu­rel­le­ment l’uni­ver­sel, tan­dis que racisme et anti­sé­mi­tisme sont l’expres­sion d’un par­ti­cu­la­risme patho­lo­gi­que. Pour­tant, il y eut aussi des racis­tes de gau­che, à la fin du XIXème siè­cle, et même des socia­lis­tes adep­tes du dar­wi­nisme social…

Comme l’écrit Marc Cra­pez dans L’Anti­sé­mi­tisme de gau­che au XIXème siè­cle : « La dis­tinc­tion gau­che-droite ne per­met pas de déli­mi­ter l’anti­sé­mi­tisme du XIXème siè­cle ». Ceci parce que nos caté­go­ries binai­res actuel­les opè­rent mal pour la période et aussi « parce que les par­ti­sans du pro­grès ne furent sans doute pas moins anti­sé­mi­tes que les nos­tal­gi­ques de l’Ancien Régime. » Nous décou­vrons, donc, qu’au XIXème siè­cle, il n’y avait pas de con­tra­dic­tion entre pro­gres­sisme et anti­sé­mi­tisme, mais qu’au con­traire on pou­vait être anti­sé­mite par pro­gres­sisme (comme il n’y avait d’ailleurs pas d’exclu­sion entre pro­gres­sisme et racisme, ni entre pro­gres­sisme et colo­nia­lisme, et que par pro­gres­sisme aussi on pou­vait être raciste et colo­nia­liste).

Il est dès lors sur­pre­nant, sur la qua­trième de cou­ver­ture, qui pré­sente tout de même le con­tenu de l’ouvrage, de lire ceci : « Avant l’affaire Drey­fus, quel­ques socia­lis­tes com­men­cent à réflé­chir et à dou­ter de la vali­dité de l’anti­sé­mi­tisme, mais la plu­part ne se res­sai­sis­sent véri­ta­ble­ment qu’à par­tir de la fin du XIXème siè­cle, au moment où la judéo­pho­bie bas­cule à droite. » On sent bien ce que ce « res­sai­sis­sent » a d’ana­chro­ni­que. Car ce n’est tou­jours qu’avec nos yeux actuels, nés pré­ci­sé­ment de ce « res­sai­sis­se­ment », que nous per­ce­vons une incom­pa­ti­bi­lité entre socia­lisme et anti­sé­mi­tisme. L’ouvrage pré­sente pour­tant une belle antho­lo­gie de tex­tes mon­trant que cette incom­pa­ti­bi­lité n’exis­tait pas. Du coup le bas­cu­le­ment dont il est ques­tion prend une nature par­ti­cu­lière ; on a l’impres­sion qu’il se fait comme de lui-même, de manière auto­nome et indé­pen­dante de la gau­che : comme ça, un beau jour, la gau­che se res­sai­sit, cesse d’être anti­sé­mite, le jour où l’anti­sé­mi­tisme décide de se sépa­rer d’elle et de pas­ser entiè­re­ment à droite… Ce qui sou­li­gne l’incom­pa­ti­bi­lité fon­cière entre les deux, qui appa­rais­sent comme deux enti­tés dis­tincts, et rend encore moins com­pré­hen­si­ble, fina­le­ment, leur com­pa­gnon­nage. Comme quoi, même chez les cher­cheurs aver­tis, on voit le poids insi­dieux des caté­go­ries de la pen­sée.

(La réa­lité c’est que, lors de la redis­tri­bu­tion poli­ti­que con­sé­cu­tive à l’affaire Drey­fus, nom­bre de socia­lis­tes anti­sé­mi­tes, cor­res­pon­dant pro­ba­ble­ment à ce que Marc Cra­pez appelle le socia­lisme natio­nal, pas­sent à droite, pur­geant ainsi la gau­che. Lire Les Deux Répu­bli­ques fran­çai­ses de Phi­lippe Némo, en par­ti­cu­lier le cha­pi­tre IV. Mais sans doute, ce qui rend Némo plus solide, c’est qu’il dis­pose d’une clef expli­ca­tive de cette com­plexité : la lutte poli­ti­que entre deux cou­rants issues de la Révo­lu­tion, les deux Répu­bli­ques, celle de 1789 et celle de 1793. À par­tir de là, on ne s’étonne plus de rien.)

On retrouve ce même poids insi­dieux dans un autre ouvrage, dont j’attends la livrai­son, L’anti­sé­mi­tisme à gau­che : His­toire d’un para­doxe, de 1830 à nos jours de Michel Drey­fus. Ici encore, pour­quoi « his­toire d’un para­doxe » ? Où est le para­doxe sinon dans nos yeux à nous qui avions oublié les obs­cu­res accoin­tan­ces du socia­lisme ori­gi­nel ? Pour­quoi, dès lors que ce passé est redé­cou­vert et illus­tré, ne pas plei­ne­ment assu­mer cette réa­lité que les socia­lis­tes par­ta­geaient nom­bre de hai­nes avec ce qui allait deve­nir l’extrême droite et ce, non de manière acci­den­telle, ou para­doxale, mais de façon con­sub­stan­tielle ? N’est-ce pas l’illus­tra­tion des pesan­teurs et des habi­tu­des de pen­sée que la gau­che, par son aura, sa pro­pa­gande poli­ti­que et son quasi mono­pole l’intel­lec­tuel et uni­ver­si­taire, est par­ve­nue à faire triom­pher après 1945 ?

Quand on met en pers­pec­tive le livre de Phi­lippe Némo, dont la thèse, pour n’être pas tota­le­ment neuve, est lumi­neuse, deux cho­ses appa­rais­sent. D’abord que si l’on veut com­pren­dre le passé récent, il faut faire le ménage dans les caté­go­ries men­ta­les domi­nan­tes, c’est-à-dire ces­ser de pen­ser en homme de gau­che. Ensuite que les caté­go­ries du libé­ra­lisme, qui ne sem­ble pas avoir cédé au sirè­nes de l’anti­sé­mi­tisme (mais fut plus sen­si­ble à cel­les du colo­nia­lisme, il faut recon­naî­tre : nul ne peut reven­di­quer la per­fec­tion), ren­dent mieux compte de ce passé mais ont été tota­le­ment broyées. Et c’est là un ter­ri­ble recul pour l’esprit.

mercredi, 4 août 2010

Carnet n°67 - La haine, c'est toujours de droite

Pro­fi­tant de l’oisi­veté enva­his­sante des gran­des vacan­ces, je lis le hors-série esti­val de L’His­toire, con­sa­cré à l’extrême droite. Extrême droite dont la cou­ver­ture nous dit qu’elle appli­que une « poli­ti­que de la haine ».

On remar­quera que dans ce genre de publi­ca­tions grand public et con­sen­suel­les, les mêmes pon­cifs ser­vent cons­tam­ment à pré­sen­ter les mêmes idées. Ainsi, c’est un lieu com­mun d’asso­cier le mot haine à l’extrême droite, mais cela n’en est pas un de le faire avec l’extrême gau­che. On a ainsi une vision très par­ti­cu­lière des divi­sions poli­ti­ques.

On pour­rait déjà se deman­der si l’extrême droite n’est pas un peu (beau­coup) à gau­che, voire même si la gau­che n’est pas fon­da­men­ta­le­ment à droite. On pour­rait même, par mau­vais esprit, sug­gé­rer que si la gau­che insiste tant sur le racisme, l’anti­sé­mi­tisme et la xéno­pho­bie de l’extrême droite, c’est pré­ci­sé­ment pour mas­quer tout ce que les deux extrê­mes ont en com­mun et qui serait une parenté encom­brante même pour la gau­che modé­rée : c’est tel­le­ment plus com­mode d’agi­ter le soup­çon de fas­ci­sa­tion pour empê­trer la droite, pas ques­tion de con­naî­tre les mêmes déboi­res !

Dans le hors-série, on trouve une illus­tra­tion lumi­neuse de ce pro­cédé d’exo­né­ra­tion de la gau­che. Dans le pre­mier arti­cle, écrit par Michel Winock, on peut lire que les démons­tra­tions de Dru­mont, grand anti­sé­mite devant l’Éter­nel, sur la ban­que juive « ne furent pas sans effet sur des grou­pes socia­lis­tes avant l’affaire Drey­fus. » Donc, s’il y eut de l’anti­sé­mi­tisme à gau­che (y com­pris un temps chez Jean Jau­rès), c’est bien sûr à cause… de l’extrême droite !

Comme l’écri­vait George Wat­son dans La Lit­té­ra­ture oubliée du socia­lisme, « le socia­lisme, même chez ses enne­mis, est encore le plus sou­vent tenu pour un idéal de géné­ro­sité et d’huma­nisme, mal­heu­reu­se­ment gâté par une série d’obs­ta­cles tech­ni­ques que ses par­ti­sans, aussi aveu­gles que bien inten­tion­nés, n’avaient pas pré­vus ». Il faut défi­ni­ti­ve­ment saluer le talent des intel­lec­tuels et pro­pa­gan­dis­tes de gau­che d’avoir si bien réussi l’étouf­fe­ment des noirs relents de leur idéo­lo­gie… (Quoi­que le même George Wat­son souf­fle­rait que les con­ser­va­teurs de droite lais­sè­rent faire avec bien­veillance.) Le legs c’est que le for­cené de droite appa­raît natu­rel­le­ment hai­neux, tan­dis que le for­cené de gau­che peut sus­ci­ter l’embar­ras mais sera excusé au motif qu’il ne fait que réa­gir à l’injus­tice et à la vio­lence de la société ou du « sys­tème ». Ce qui, soit dit en pas­sant, revient à épou­ser le dis­cours dudit for­cené gau­chiste, ce même dis­cours dis­cul­pant que d’ailleurs on nous sert à pro­pos des voyous de ban­lieue : amu­sante soli­da­rité de la racaille let­trée envers la racaille illet­trée.

Pour­tant qui a oublié la sor­tie du diri­geant « modéré » Fran­çois Hol­lande ? « Je n’aime pas les riches, j’en con­viens » avait-il dit. Per­son­nel­le­ment, je trouve ahu­ris­sant qu’un homme poli­ti­que puisse con­fes­ser publi­que­ment détes­ter une caté­go­rie entière de gens, à laquelle, com­ble de l’iro­nie (ou du n’importe quoi), il appar­tient. Que n’avait-il dit abhor­rer les Noirs ou les Ara­bes ou les pau­vres !

Inu­tile d’épi­lo­guer : il suf­fit de regar­der l’his­to­rie pour voir que l’idéo­lo­gie de gau­che n’a jamais été exempte de hai­nes et de détes­ta­tions, on l’a sim­ple­ment oublié aujourd’hui. La seule actua­lité récente offre des exem­ples par­lant des vio­len­ces dont sont capa­bles les gau­chis­tes, et ce n’est pas un hasard si le com­mu­nisme fit de 80 à 100 mil­lions de morts dans le monde.

samedi, 15 mai 2010

Carnet n°66 - En toute rigueur, ce n'est pas une politique de rigueur

Il est des mots impro­non­ça­bles dans ce beau pays qu’est la France. Il y a libé­ra­lisme, bien sûr, mais éga­le­ment le mot rigueur. Tout par­ti­cu­liè­re­ment lorsqu’il s’agit du bud­get de l’État. Car, voyez-vous, il ne sau­rait être ques­tion de tenir les comp­tes publics avec rigueur (si tant est que cela soit pos­si­ble), non ! L’argent public, c’est bien connu, est uni­que­ment fait pour être dila­pidé et, en plus, c’est sans dan­ger aucun – n’est-ce pas ?

Alors voici le gro­tes­que mic­mac dans lequel nous nous trou­vons. Fran­çois Fillon, en une molle réac­tion à la crise, annonce le gel des dépen­ses publi­ques sur 3 ans. Or voilà que cette micro­sco­pi­que mesu­rette déclen­che une tor­nade de com­men­tai­res et de dis­pu­tes quant à savoir s’il s’agit bel et bien d’un bud­get de rigueur ou pas et, au cas très hypo­thé­ti­que où il le serait, si c’est là une bonne solu­tion.

Com­men­çons par nous gaus­ser de ce gou­ver­ne­ment dont les couilles sont aussi mol­les que cel­les d’un tau­reau ava­chi par l’âge. Car pour­quoi ne pas nom­mer sim­ple­ment un chat un chat ? D’ailleurs les Fran­çais ne sont pas dupes, puis­que 64% d’entre eux ont « le sen­ti­ment que la poli­ti­que menée par le gou­ver­ne­ment est une poli­ti­que de rigueur »…

Bref, il reste tout de même dif­fi­cile de pren­dre les gens pour des truf­fes. Bien que l’on puisse s’esclaf­fer de la légè­reté du plan de rigueur gou­ver­ne­men­tal. D’ailleurs, à ce pro­pos, la lec­ture de ce tour d’hori­zon des plans de rigueurs euro­péens est à se tor­dre de rire. Lisez les titres ! Par­tout on se sert la cein­ture, on annonce des cou­pes clai­res et des éco­no­mies, Espa­gne, Grèce, Ita­lie, Rou­ma­nie… par­tout et en toute bonne fran­chise, sans bar­gui­gner sur la réa­lité. Puis arrive le tour de la France, et le jour­na­liste doit bien titrer : « FRANCE : OFFI­CIEL­LE­MENT, PAS DE RIGUEUR ». À mou­rir de rire dans tous les sens car non seu­le­ment le gou­ver­ne­ment est effec­ti­ve­ment dans une logi­que de rigueur, offi­cieu­se­ment bien entendu, mais en plus ce qu’il fait n’est pas suf­fi­sant si bien qu’en toute rigueur, compte-tenu des enjeux, on peut dire… qu’il n’y a pas de rigueur…

Reste l’autre grande inter­ro­ga­tion : la rigueur est-elle une bonne idée, ne ris­que-t-on pas de voir l’éco­no­mie plon­ger plus gra­ve­ment encore ?

Parce que, voyez-vous, com­ment l’éco­no­mie fonc­tion­ne­rait-elle sans les dépen­ses publi­ques !? C’est bien connu que, d’aussi loin que remonte la nuit des temps, le mar­ché a tou­jours eu besoin d’un État super dépen­sier et omni-inter­ve­nant pour exis­ter… C’est à se deman­der com­ment on fai­sait, à la fin du XIXème siè­cle, lors­que les États ne repré­sen­taient pas le quart du PIB natio­nal ! La dro­gue key­né­sienne est une dro­gue puis­sante, on ne sait plus com­ment sur­vi­vre sans elle…

Ces pré­ven­tions con­tre la réduc­tion salu­taire de la voi­lure éta­ti­que par ces temps de bour­ras­ques révè­lent néan­moins un trait par­ti­cu­lier. Les anti­li­bé­raux n’ont de cesse d’accu­ser les libé­raux de s’aveu­gler dans la foi d’un mar­ché par­fait. Or, à ce que je sache, les libé­raux ne disent pas que le mar­ché est par­fait. Pour eux, l’idée qu’il y ait des cri­ses et plein de défauts ici et là est natu­relle, car com­ment pour­rait-on ima­gi­ner un monde sans crise aucune, jamais, et par­fait qui plus est, sans tom­ber dans une sorte de mes­sia­nisme déli­rant ? Or, n’est-ce pas l’uto­pie d’un monde débar­rassé de ses sou­bre­sauts que pour­chas­sent ceux qui croient que l’État peut et doit dépen­ser sans comp­ter pour sou­te­nir l’acti­vité éco­no­mi­que ? Il ne leur vien­drait pas à l’esprit que ce qu’ils appel­lent avec effroi et dégout rigueur, et qui n’est rien d’autre que du bon sens, soit la pre­mière étape vers le réta­blis­se­ment. Tout comme le sevrage d’une dro­gue n’est que la pre­mière étape dif­fi­cile vers la gué­ri­son. Ils accu­sent les mar­chés de cor­rup­tion, mais eux-mêmes sont cor­rom­pus par une faci­lité illu­soire.

Comme avait dit Jos­pin, l’État ne peut pas tout. Je serais même tenté de dire qu’il ne peut pas grand chose, hor­mis aggra­ver la situa­tion. Et c’est pré­ci­sé­ment ce que s’empres­sent de faire tous ces prin­ces qui nous gou­ver­nent : impli­quer un maxi­mum l’État, his­toire que, si les ris­ques pris devaient se réa­li­ser, le plus grand nom­bre mor­fle bien un bon coup.

jeudi, 6 mai 2010

Carnet n°65 - La colère et la révolte face au dur apprentissage de la réalité

Les jour­na­lis­tes sont impaya­bles.

Alors que la Grèce est vio­lem­ment secouée par des mani­fes­ta­tions visant à empê­cher l’adop­tion du plan d’aus­té­rité gou­ver­ne­men­tal, voilà ce que Le Monde trouve de mieux comme titre : « En Grèce, la colère et la révolte face au dur appren­tis­sage de l’aus­té­rité »…

Car il va sans dire que cette “aus­té­rité” est un élé­ment pure­ment exté­rieur et con­tin­gent, non pas l’iné­vi­ta­ble cor­rec­tion des déri­ves de toute une société… Ce dont les Grecs font le dur appren­tis­sage, ce n’est pas de l’aus­té­rité, mais du retour à la réa­lité. On peut com­pren­dre leur frus­tra­tion et leur inquié­tude pour l’ave­nir, mais, mal­heu­reu­se­ment, il n’y a pas trente-six mille solu­tions pour leur pays.

Remar­quez, on com­prend aussi nos jour­na­lis­tes : il ne fau­drait pas lais­ser pen­ser que la France puisse, à son tour, con­naî­tre le même genre d’affres. Alors ce n’est pas la réa­lité éco­no­mi­que qui se rap­pelle impé­rieu­se­ment aux Grecs, mais sim­ple­ment un plan d’aus­té­rité dont on pourra à loi­sir faire por­ter la res­pon­sa­bi­lité aux mar­chés, aux ban­ques, aux agen­ces de nota­tions, à qui l’on vou­dra.

Pour­tant, on com­mence à se tor­tiller au gou­ver­ne­ment. Cer­tes, c’est pignouf : il n’y a rien de bien neuf par rap­port aux habi­tuel­les pro­mes­ses, comme ne pas rem­pla­cer un fonc­tion­naire sur deux (mais la fonc­tion publi­que ter­ri­to­riale explose !) et, bien sûr le must, jurer les grands dieux de réduire le défi­cit à moins de 3% du PIB dans plu­sieurs années (ici 2013). Et c’est cette vieille soupe que le gou­ver­ne­ment appelle pom­peu­se­ment « gèle des dépen­ses publi­ques »…

On peut crain­dre que, dans le con­texte actuel, tout cela ne soit pas suf­fi­sant, même si le pire n’est pas cer­tain. On peut lire aussi une pro­ba­ble volonté de com­mu­ni­quer de la con­fiance aux mar­chés…

mercredi, 5 mai 2010

Carnet n°64 - Absentéisme scolaire et sucrage d'alloc chez nos voisins britons

Je me deman­dais si la sup­pres­sion des allo­ca­tions aurait un impact posi­tif sur l’absen­téisme sco­laire. Il me sem­blait que non, et cela n’a pas changé.

D’autant que la mesure existe déjà chez nos voi­sins bri­tan­ni­ques. C’est ce que rap­porte le Métro d’hier, qui trai­nait ce matin dans la salle es profs. Depuis 2000, la loi punit de trois mois de pri­son les parents d’élè­ves trop sou­vent absents. C’est même arrivé, en 2002, à une mère qui écopa de 60 jours. Au total, jusqu’en 2007, 133 parents furent ainsi écroués… Le plus sou­vent, cepen­dant, des pei­nes d’amen­des sont infli­gées : 50 livres (58 euros), puis 2 500 livres en cas de réci­di­ves (2 900 euros).

Pour être sévère, c’est sévère.

Néan­moins, c’est par­fai­te­ment inef­fi­cace, puis­que, outre-Man­che, l’absen­téisme sco­laire ne cesse de pro­gres­ser. Il est passé de 0,97% en 2007-2008 à 1,03% en 2008-2009 et, depuis 1997, le phé­no­mène est en hausse de 44% ! Si 1 961 parents furent pour­sui­vis en 2001, ils furent 9 506 en 2008…

Bref, res­pon­sa­bi­li­ser les parents sem­ble une chouette idée, mais je ne crois pas que la sup­pres­sion des allo­ca­tions soit le bon moyen d’y par­ve­nir. Cette solu­tion peut fonc­tion­ner dans cer­tains cas, mais pro­ba­ble­ment pas comme solu­tion glo­bale au pro­blème géné­ral de l’absen­téisme sco­laire.

dimanche, 2 mai 2010

Carnet n°63 - Ces absurdités bien intentionnées...


Je me suis exprimé con­tre une loi inter­di­sant le port du voile inté­gral. D’une part, il me sem­blait néces­saire de res­pec­ter les croyan­ces des uns et des autres, y com­pris lorsqu’elles nous parais­saient absur­des, tant qu’aucune vio­lence ou menace n’était démon­tra­ble. D’autre part, je sen­tais les fon­de­ments légaux de cette inter­dic­tion bien fra­gi­les, je me disais qu’il n’était pas bon de plier le droit à des objec­tifs poli­ti­ques, aussi loua­bles soient-ils, et que, fina­le­ment, pour “pro­té­ger” le droit on allait vio­ler aussi le droit…

Lisez ce billet de maî­tre Éolas. Je suis heu­reux de cons­ta­ter que ce que je pen­sais n’était par com­plè­te­ment far­felu. Mais je ne croyais pas que l’avant-pro­jet de loi pous­se­rait l’absurde aussi loin !

Maî­tre Éolas en relève les inco­hé­ren­ces, et la liste est lon­gue : il ne res­pecte pas les hié­rar­chies des nor­mes, pré­vue dans la cons­ti­tu­tion ; il ins­taure un nou­veau con­cept, celui d’espace public, qu’il ne défi­nit pas ; il punit les fem­mes inté­gra­le­ment voi­lées alors qu’on les dit vic­ti­mes de con­train­tes (on ajoute ensuite que le loi doit défen­dre les fai­bles…) ; il viole la laï­cité qu’il pré­tend pro­té­ger, en effet un homme ne peut abu­ser de son auto­rité sur une femme car les deux sont léga­le­ment égaux, l’auto­rité morale con­fé­rée par des croyan­ces reli­gieu­ses n’est pas une auto­rité légale et ne peut donc être prise en compte ; last but not least, il s’ajoute à des lois déjà exis­tan­tes qui punis­sent les vio­len­ces, et la menace de com­met­tre des vio­len­ces, con­tre son épouse, son amante, bref.

Or, sur ce der­nier point, on atteint le com­ble de l’absur­dité. Les sanc­tions que l’avant-pro­jet de loi pré­voit à l’encon­tre du celui ou celle qui, par des vio­len­ces ou par la menace de vio­len­ces, force une femme à se voi­ler sont bien moins sévè­res que les sanc­tions pré­vues par les lois déjà exis­tan­tes, qui ne con­cer­nent pour­tant pas spé­cia­le­ment le voile inté­gral… Vous lisez bien. Ce qui ins­pire à maî­tre Éolas ce com­men­taire : « le fait de bat­tre sa femme ou de la mena­cer de mort pour qu’elle porte la burqa sera moins sévè­re­ment réprimé que si c’était parce que le cous­cous a été fait avec du pou­let ». Je vous laisse lire son billet pour davan­tage de détails. (Vous pou­vez aussi lire deux autres de ses billets sur le sujet, ici et ici, vous ver­rez, c’est tout aussi édi­fiant…)

Il ne s’agit, pour l’ins­tant, que d’un avant-pro­jet de loi. Des modi­fi­ca­tions seront très pro­ba­ble­ment appor­tées, mais tout cela laisse pan­tois…

D’autant qu’il sem­ble­rait que des para­des ont d’ores et déjà été trou­vées. Maî­tre Éolas en ana­lyse la pos­si­bi­lité. L’avant-pro­jet vise à inter­dire toute « tenue des­ti­née à dis­si­mu­ler son visage », ce qui veut dire qu’une tenue mas­quant le visage mais dont ce n’est pas la des­ti­na­tion échappe à l’inter­dic­tion. En d’autres ter­mes, toute musul­mane dési­rant se voi­ler inté­gra­le­ment, ou con­trainte de le faire, pour­rait con­ti­nuer en détour­nant, par exem­ple, un mas­que anti-micro­bien, comme cette vidéo sem­ble déjà le sug­gé­rer : et voilà le tra­vail !

Je n’ai aucune sym­pa­thie pour les bar­bus, dont l’into­lé­rance notoire cadre mal avec le libé­ra­lisme tel que je le con­çois. Mais on ne con­traint per­sonne par la loi à être libre. C’est un non sens con­cep­tuel car être libre, in fine, cela com­porte aussi la liberté de refu­ser d’être libre. La liberté inclut son con­traire ou n’a aucun sens, c’est comme ça. Et je trouve par­ti­cu­liè­re­ment mal­sain que les préoc­cu­pa­tions que sus­cite la pré­sence d’un islam radi­cal en France nous pous­sent à pié­ti­ner allè­gre­ment nos prin­ci­pes légaux, au pré­texte de vou­loir les pro­té­ger qui plus est ! 

Carnet n°62 - Il a bon dos le marché

Regar­dez ce débat entre Éric Zem­mour et Renaud Dély (pour une fois ce n’est pas Nico­las Dome­nach). Il est ques­tion de la crise grec­que et des réti­cen­ces de l’Alle­ma­gne à payer les pots cas­sés de l’incon­sé­quence hel­lé­ni­que. Pour Zem­mour, l’aide pro­di­guée à la Grèce est peine per­due car, dit-il, seule la déva­lua­tion pour­rait lui per­met­tre de sor­tir de l’ornière. Déva­lua­tion qui signi­fie­rait que la Grèce quit­te­rait la zone euro, une mon­naie dont Zem­mour estime de toute façon qu’elle est trop arti­fi­cielle pour être via­ble.

Renaud Dély, lui, se fend d’un com­men­taire pour le moins ahu­ris­sant. Selon lui, ce sont les mar­chés qui sont res­pon­sa­bles de la situa­tion dans laquelle se trouve la Grèce… Il parle même de la « dic­ta­ture des mar­chés » ! Ah ? Ce sont les mar­chés qui ont obligé l’État grec à faire son défi­cit bud­gé­taire ? Ce sont les mar­chés qui ont obligé les gou­ver­nants grecs à men­tir sur l’ampleur des défi­cits publics ? Ce sont les mar­chés qui ont obligé la Grèce à se com­plaire dans un modèle éco­no­mi­que, poli­ti­que et social pourri, fait d’opa­cité, de détour­ne­ments d’argent, de men­son­ges et de tri­che­ries géné­ra­li­sés à une société entière ?

Soyons sérieux cinq minu­tes ! Le pro­blème est bien en Grèce, et non dans les mar­chés. (Et Gold­man Sachs, ce n’est pas le mar­ché.) Si la Grèce est dans cette situa­tion, c’est parce que les Grecs s’y sont mis eux-mêmes, trom­pés par leurs diri­geants mais aussi cul­ti­vant des habi­tu­des ina­dé­qua­tes.

Pour les socia­lis­tes, c’est tou­jours la faute d’un autre : les patrons, le mar­ché, la mon­dia­li­sa­tion… Ces gens sont par con­sé­quent inca­pa­bles de com­pren­dre les évè­ne­ments qui leur arri­vent…

vendredi, 23 avril 2010

Carnet n°61 - Va-t-on voiler la tolérance ?


Sale temps pour le voile inté­gral… En cette épo­que où le bio et la dié­té­ti­que sont en vogue, on prise l’inté­gral (farine inté­grale, sucre de canne com­plet, etc.), mais pas pour le voile. Bon, rien n’est cer­tes fait tant que le Par­le­ment n’aura pas voté, or les divi­sions sont gran­des y com­pris au sein de la majo­rité, et que le Con­seil cons­ti­tu­tion­nel n’aura pas agi. Mais les chan­ces sont for­tes que la loi finisse par inter­dire, ou par res­trein­dre, le port du voile inté­gral dans les lieux publics. Cela laisse per­plexe et l’on sent bien l’embar­ras déme­suré qu’il y a à jus­ti­fier une telle loi.

C’est que la France, théo­ri­que­ment, recon­naît les liber­tés indi­vi­duel­les, que l’État a pour mis­sion de pro­té­ger. Ainsi, se vêtir libre­ment, y com­pris pour mani­fes­ter une appar­te­nance reli­gieuse, est un droit que la loi se devrait de res­pec­ter. Alors, com­ment faire pour jus­ti­fier une inter­dic­tion du voile inté­gral ?

Notre bien aimé pré­si­dent a envi­sagé plu­sieurs jus­ti­fi­ca­tions pos­si­bles. Il y eut d’abord la laï­cité. Mais cette der­nière à un sens bien pré­cis : la neu­tra­lité de l’État en matière de reli­gion. Ce n’est donc pas au gou­ver­ne­ment de dire aux gens quel­les croyan­ces ils doi­vent sui­vre ni com­ment ils doi­vent les sui­vre…

On a ensuite envi­sagé la ques­tion de la sureté publi­que. En se voi­lant le visage, les fem­mes repré­sen­te­raient une menace suf­fi­sante de l’ordre public pour jus­ti­fier l’inter­dic­tion. Il est bien évi­dent que cela ne tient pas la route deux secon­des ! Aussi, le Con­seil d’État l’a clai­re­ment dit : le motif de la sécu­rité publi­que ne pour­rait jus­ti­fier qu’une inter­dic­tion par­tielle du voile inté­gral, can­to­née à cer­tains lieux ou à cer­tai­nes situa­tions.

Mais notre pré­si­dent ne s’avoue pas vaincu. Il tire de son cha­peau le prin­cipe de la dignité de la femme. Seul petit hic, ce n’est pas un prin­cipe cons­ti­tu­tion­nel. Le mot même ne figure pas dans la Cons­ti­tu­tion et, en 2008, un comité diri­gée par Simone Veil s’est même pro­noncé con­tre son intro­duc­tion. En effet, esti­mait Simone Veil, on ne peut déci­der a priori ce qui est digne ou pas pour un adulte. Sauf à pré­ten­dre que le gou­ver­ne­ment sait mieux que les fem­mes voi­lées ce qu’est leur dignité. Mais alors là, je vous laisse ima­gi­ner le bou­le­vard vers l’arbi­traire que la con­fir­ma­tion d’une telle posi­tion ouvri­rait…

Fina­le­ment, tous ces débats sont fort pas­sion­nants car ils mon­trent si une société, la notre en l’occur­rence, est réel­le­ment atta­chée aux prin­ci­pes libé­raux qui, nor­ma­le­ment, la fon­dent. C’est assez amu­sant de lire les argu­ments des uns des autres pour l’inter­dic­tion. Il y a ceux qui invo­quent une sorte de savoir vivre que le fait de se mou­voir tota­le­ment voilé dans l’espace public vio­le­rait. Guy Car­cas­sonne a ainsi déclaré « En France, on cache son sexe et on mon­tre son visage ». Le voile serait donc une espèce d’atten­tat à la pudeur. C’est assez curieux comme idée, car la pudeur oblige bien à mas­quer son corps… D’autres crient à la fin de la tra­di­tion répu­bli­caine, comme le cen­triste Mau­rice Leroy pour qui il faut « faire res­pec­ter le modèle répu­bli­cain ». Mais si le modèle répu­bli­cain c’est pré­ci­sé­ment la liberté reli­gieuse, on voit mal com­ment Mau­rice Leroy pour­rait en con­fis­quer la signi­fi­ca­tion… La plus cocasse, c’est Nadine Morano qui pérore que « cette pri­son de tis­sus pour les fem­mes n’est pas une ques­tion cul­tuelle mais cul­tu­relle ». Mais enfin, le culte ne fonde-t-il pas une cul­ture ?

Bref, tous ces gens sem­blent oublier la véri­ta­ble signi­fi­ca­tion de la tolé­rance telle que por­tée par les prin­ci­pes libé­raux. Être tolé­rant, c’est accep­ter pour les autres ce qu’on n’accepte pas pour soi, à la con­di­tion suprême qu’aucun droit fon­da­men­tal n’ait été violé. Or, ici, on s’éver­tue à vou­loir impo­ser un modèle ou une tra­di­tion par un biais légal alors même que les ins­ti­tu­tions ne le per­met­tent pas. Cha­cun fait assaut de sa petite opi­nion pour impo­ser l’ordre qui lui sem­ble le meilleur. Belle démons­tra­tion de ce que la démo­cra­tie peut avoir d’anti­li­bé­ral. Fina­le­ment, seul le Con­seil d’État, en pro­po­sant de s’en pren­dre aux maris qui for­ce­raient leur femme à se voi­ler, est con­sé­quent avec la pro­tec­tion des liber­tés. Mais on serait tenté de dire bon cou­rage !

On pour­rait aussi se deman­der si la ques­tion vaut réel­le­ment toute la peine qu’elle sus­cite, vu le nom­bre de fem­mes por­tant le voile inté­gral. Ailleurs en Europe, il n’y a guère que la Bel­gi­que pour s’enfer­rer, comme la France, dans l’idée d’une inter­dic­tion géné­rale… Le Sénat, dans un récent rap­port, recon­naît qu’ « Aucun pays ne s’est doté de règles natio­na­les sur le port de la burqa dans les lieux publics », et que « Dans tous les pays euro­péens, le port de la burqa dans les lieux publics sus­cite des con­tro­ver­ses en géné­ral limi­tées ». La liberté serait-elle mieux loin de la Patrie des droits de l’Homme ?

jeudi, 22 avril 2010

Carnet n°60 - Faut-il leur sucrer les allocs ?

Ce n’est un mys­tère pour per­sonne, dans les ZEP, l’absen­téisme est fré­quent. Tous les absen­téis­mes : le perlé, qui s’égraine de-ci de-là, le mastock, qui se fait par bon­nes gros­ses tran­ches, et le total time, qui dure une année entière ou peu s’en faut (si, si, j’ai un élève comme cela, que je ne vois plus depuis des mois…).

Alors, que faire ?

Notre bien aimé pré­si­dent pro­pose de sucrer sys­té­ma­ti­que­ment les allo­ca­tions aux famil­les d’enfants absen­téis­tes qui se trou­ve­raient inca­pa­bles de se jus­ti­fier. Cette idée n’est pas nou­velle et elle sem­ble empor­ter le suf­frage d’une bonne majo­rité de Fran­çais : 63% selon un récent son­dage. Je crois, mais je puis me trom­per, qu’une mesure sem­bla­ble est appli­quée au Royaume-Uni – auquel cas il serait bon de con­naî­tre ses effets là-bas.

Est-ce une solu­tion ? De ten­dance liber­ta­rienne, je vous dirais qu’il vaut mieux limi­ter les aides de l’État, que l’assis­ta­nat est con­tre­pro­duc­tif d’un point de vue moral et éco­no­mi­que et que, par con­sé­quent, la sup­pres­sion uni­ver­selle des allocs ne serait pas for­cé­ment une mau­vaise chose en elle-même ; à la con­di­tion qu’une refonte géné­rale de l’État et de son rôle soit accom­plie. Mais ce serait faire un pas de côté et s’éloi­gner du sujet : enle­ver les allo­ca­tions per­met­trait-il d’amoin­drir l’absen­téisme sco­laire ?

Per­son­nel­le­ment, j’ai plu­tôt ten­dance à croire que non. Cer­tai­ne­ment, dans quel­ques cas, la mesure sera effi­cace, mais hor­mis ceux-ci, je pense qu’elle tombe assez à côté des enjeux véri­ta­bles. En effet, elle part du prin­cipe sus­pi­cieux que les famil­les en ques­tion font exprès, ou négli­gent, de sui­vre la sco­la­rité de leurs enfants. Or, pour en être témoin, je peux vous dire qu’il existe un grand nom­bre de famil­les par­fai­te­ment dépas­sées par le com­por­te­ment de leurs reje­tons et inca­pa­bles de les con­trô­ler.

Je dis bien qu’elles en sont inca­pa­bles, quand bien même elles le vou­draient. Mon expé­rience m’indi­que que ce sont sou­vent des famil­les où le père est absent, ou bien ne joue pas son rôle, qui se trou­vent dans cette situa­tion. Il y aussi le cas de parents ayant des métiers éprou­vants, ou bien des horai­res très déca­lés, qui ne trou­vent pas la force d’affron­ter leurs ado­les­cents rebel­les, ou qui n’ont maté­riel­le­ment pas le temps d’effec­tuer le suivi néces­saire. Je ne suis pas cer­tain que reti­rer les allo­ca­tions à ces gens leur ferait du bien… Il fau­dra donc beau­coup de dis­cer­ne­ment dans l’appli­ca­tion d’une telle mesure !

Et puis je pense aux ensei­gnants et aux élè­ves (absen­téis­tes ou pas). Les élè­ves lour­de­ment absen­téis­tes le sont parce qu’ils sont en souf­france à l’école. Ayant cumulé les lacu­nes et les échecs et ayant tota­lisé un nom­bre impres­sion­nant de puni­tions et de rete­nues, ils fini­rent par pré­fé­rer ne plus venir du tout. Et, fran­che­ment, c’est un sou­la­ge­ment pour tout le monde ! Il y a déjà assez à faire avec les autres zozos qui con­ti­nuent à venir, empor­tant avec eux un fort poten­tiel de nui­sance, le petit jeu con­sis­tant à désac­ti­ver ce poten­tiel sans trop de con­flit ni de perte d’éner­gie et de temps.

Ce que je vais écrire paraî­tra peut-être scan­da­leux, mais l’absen­téisme est une sou­pape salu­taire indis­pen­sa­ble au bon fonc­tion­ne­ment de notre sys­tème sco­laire.

Si l’on veut réel­le­ment met­tre fin à l’absen­téisme, et évi­ter les mal­heurs aux­quels il con­duit sou­vent (outre le retard sco­laire, traî­ner dans les rues de la cité n’est pas la meilleure école qui soit), il faut se poser les bon­nes ques­tions. Notre sys­tème est pourri jusqu’à la moelle, malade du cor­po­ra­tisme, de la bureau­cra­tie, du mono­li­thisme, de l’impé­ri­tie de réfor­mes plus idio­tes les unes que les autres. C’est par là qu’il faut com­men­cer. L’absen­téisme est comme la fiè­vre d’une grippe : un symp­tôme. Or, on n’a jamais rien guéri en fai­sant dis­pa­raî­tre un sim­ple symp­tôme…

samedi, 27 mars 2010

Carnet n°59 - Le modèle allemand est-il vraiment un modèle ?

Il y a peu, Chris­tine Lagarde fus­ti­geait le modèle alle­mand accusé de n’être ni sou­te­na­ble ni fair play pour les par­te­nai­res euro­péens, en par­ti­cu­lier la France. Beau­coup ont réa­git en se moquant des pro­pos du minis­tre. Il est vrai qu’ils sont assez mala­droits, en ce qu’ils tra­dui­sent l’incom­pé­tence de nos diri­geants à libé­rer les for­ces pro­duc­ti­ves du pays, alors que ce serait le seul moyen de mieux résis­ter à la con­cur­rence alle­mande… Facile de railler l’aven­tu­reuse décla­ra­tion.

Pour­tant, peut-on dire que le modèle alle­mand est une réus­site qu’il fau­drait copier et adap­ter en France ?

Loin de moi, bien sûr, l’idée de don­ner des leçons à nos voi­sins d’outre-Rhin : ils sont maî­tres chez eux et font ce que bon leur sem­ble. L’Alle­ma­gne, ce n’est pas la France. Et puis c’est juste l’opi­nion d’un non spé­cia­liste, qui vaut ce qu’elle vaut. Enfin, il n’est jamais inter­dit de se poser quel­ques ques­tions.

Quel est donc ce fameux modèle alle­mand ? Le modèle alle­mand, c’est deux cho­ses. D’abord, c’est une remar­qua­ble machine à expor­ter. En 2003, le pays est rede­venu le lea­der mon­dial des expor­ta­tions, devant même les États-Unis, ce qui sem­ble assez incroya­ble compte-tenu de la dif­fé­rence de taille, de démo­gra­phie et de richesse entre les deux pays ! Cédant au mirage de la balance com­mer­ciale, les Alle­mands se gar­ga­ri­sent de ces résul­tats impres­sion­nants…

Le modèle alle­mand, c’est ensuite une impla­ca­ble aus­té­rité. Per­son­nel­le­ment, je ne minaude pas sur la modé­ra­tion des dépen­ses publi­ques, con­trai­re­ment à d’autres qui sem­blent croire qu’il faut des défi­cits abys­saux pour tirer l’éco­no­mie ! En revan­che, l’aus­té­rité alle­mande con­siste aussi à com­pri­mer la demande inté­rieure par une intense poli­ti­que de modé­ra­tion sala­riale. On a même parlé de « gla­cia­tion sala­riale alle­mande » : depuis dix ans, les coûts sala­riaux alle­mands ont quasi sta­gné, sinon régres­sés, com­pa­rés à ceux des autres pays euro­péens. En aug­men­tant la TVA, tout en abais­sant les char­ges sala­ria­les, le gou­ver­ne­ment bride la con­som­ma­tion, favo­ra­ble aux impor­ta­tions, et encou­rage les expor­ta­tions. Cette aus­té­rité est néces­saire aux suc­cès des expor­ta­tions alle­man­des. Or là, je vois mal l’inté­rêt pour les sala­riés… C’est comme s’ils se sacri­fiaient pour la gloire de leur indus­trie d’expor­ta­tion. Mais on ne tra­vaille pas pour la gloire de la patrie, des entre­pri­ses ou de je ne sais quelle idée far­fe­lue ; on tra­vaille pour soi et les siens, pour vivre et amé­lio­rer ses con­di­tions d’exis­tence – à moins d’être maso­chiste…

On se plaint sou­vent que ce modèle alle­mand n’est rendu pos­si­ble que par l’euro et qu’il cause beau­coup de tort au reste de l’Union euro­péenne. Pour ce qui est de la France, qui vit sa balance com­mer­ciale comme un psy­cho­drame incroya­ble, je ne vois que trois solu­tions. (Je pars du prin­cipe que l’Alle­ma­gne refu­sera d’aban­don­ner son modèle actuel.)

La pre­mière solu­tion est de faire comme l’Alle­ma­gne ; on com­presse les salai­res, on com­presse les dépen­ses publi­ques, bref, on fait de la défla­tion com­pé­ti­tive en obte­nant peut-être les mêmes résul­tats à l’expor­ta­tion, tout en obte­nant cer­tai­ne­ment les mêmes effets sociaux. La seconde est de faire explo­ser la zone euro, car à quoi bon la main­te­nir si c’est faire le beurre des Alle­mands au détri­ment de l’éco­no­mie et des emplois en France : il faut avoir le cou­rage de ses réso­lu­tions par­fois ; on récu­père le franc et on déva­lue, ce qui est tou­jours à dou­ble tran­chant, ou bien on expulse l’Alle­ma­gne de la mon­naie com­mune, ou encore on crée une mon­naie com­mune con­cur­rente avec d’autres pays. La troi­sième solu­tion, si elle existe, con­siste à lais­ser les Alle­mands s’épui­ser pour inon­der le monde de leurs pro­duits, dans une vaine riva­lité avec la Chine qui est d’ores et déjà le pre­mier expor­ta­teur mon­dial, tan­dis que la France trouve sa pro­pre spé­cia­li­sa­tion éco­no­mi­que domi­nante, lui per­met­tant de s’inté­grer avan­ta­geu­se­ment dans la mon­dia­li­sa­tion.

Per­son­nel­le­ment, je pen­che pour la der­nière solu­tion. Mais elle exi­ge­rait que l’État lâche la bride et arrête d’étouf­fer l’éco­no­mie natio­nale par les régle­men­ta­tions super­flues et tou­tes les char­ges fis­ca­les qu’il fait peser sur elle. Cette solu­tion aurait au moins le mérite de lais­ser les Fran­çais déve­lop­per leurs pro­pres for­ces, tailler leur pro­pre voie, décou­vrir leur pro­pres talents, s’éri­ger, enfin, eux-mêmes en modèle, sans devoir se sub­ju­guer devant autrui. Voilà un pro­gramme qui devrait embal­ler tous les patrio­tes ! Depuis cent cin­quante ans, la France n’a cessé de cher­cher un phare hors d’elle-même, pré­texte rêvé pour l’État de s’immis­cer dans l’éco­no­mie afin de la pilo­ter. Il serait peut-être temps de chan­ger de manière. Et non ! le « génie » fran­çais ne se résume pas à la Sécu et au soi-disant modèle-social-que-le-monde-entier-nous-envie, sans jamais l’imi­ter pour­tant. C’est comme si la France, faute de déve­lop­per ses for­ces pro­duc­ti­ves, s’était spé­cia­li­sée dans la célé­bra­tion d’une illu­sion.

Alors, le modèle alle­mand vaut peut-être pour l’Alle­ma­gne, mais empê­che-t-il réel­le­ment les Fran­çais de faire autre­ment, pour leur plus grand bon­heur ?

mercredi, 24 mars 2010

Carnet n°58 - Faut-il s'inquiéter des facultés cognitives des Français ?

Dans le billet pré­cé­dent, à pro­pos de la der­nière affaire Zem­mour, je m’inquié­tais de la situa­tion de la liberté d’expres­sion en France. Main­te­nant, je me fais un pro­fond souci pour les facul­tés cog­ni­ti­ves de mes con­ci­toyens.

Le mou­ron a com­mencé en écou­tant la réac­tion de Rachid Arhab, mem­bre du CSA, le super gen­darme de la télé­vi­sion et de la radio. Invité à France 5, dans l’émis­sion Media, le maga­zine, il a déclaré : « on peut être Arabe et éven­tuel­le­ment pas tra­fi­quant de dro­gue, on peut être au CSA. » Comme si les pro­pos de Zem­mour pou­vaient signi­fier qu’un Arabe, ou un Noir, n’avait d’autre pos­si­bi­lité que d’être un délin­quant !

On peut tor­dre la phrase de Zem­mour comme on veut, elle n’a abso­lu­ment pas ce sens ; Zem­mour l’a d’ailleurs fort bien sou­li­gné dans l’émis­sion de France Ô, L’Hebdo. Même Domi­ni­que Wol­ton s’était alors agacé, avec mau­vaise foi il est vrai, de ces pré­ci­sions… Il suf­fit de réé­cou­ter l’enre­gis­tre­ment (qua­trième vidéo).

Alors, je m’inter­roge : com­ment quelqu’un d’édu­qué et d’intel­li­gent comme Rachid Arhab peut-il com­met­tre un tel con­tre­sens ? Sur­tout qu’il n’est pas le seul. Lisez les com­men­tai­res de n’importe quel arti­cle publié sur le web à pro­pos de cet affaire, et vous ver­rez des gens écrire que les paro­les de Zem­mour suin­tent l’appel à la haine raciale en sug­gé­rant que tous les Ara­bes et tous les Noirs sont des délin­quants, ou, au choix, que les délin­quants noirs et ara­bes le sont parce que Noirs et Ara­bes.

La maî­trise de la lan­gue fran­çaise serait-elle tom­bée si bas qu’une phrase, pour­tant sim­ple, ne soit pas com­prise ?

Il faut le crain­dre, appa­rem­ment. Je me doute bien que, dans le lot, beau­coup aussi font exprès de ne pas com­pren­dre ; ils sont trop con­tents de pou­voir bro­car­der un “réac­tion­naire”. Ce fut exac­te­ment la même chose pour les mots de Sar­kozy : kär­cher et racailles. Je peine à croire que les pro­fes­sion­nels de l’indi­gna­tion n’avaient alors pas com­pris le sens exact de ces expres­sions ; je pense volon­tiers, en revan­che, qu’ils avaient par­fai­te­ment saisi tout le parti polé­mi­que qu’ils pou­vaient en tirer. Mais Je me sou­viens éga­le­ment de sim­ple qui­dams, inter­ro­gés par des jour­na­lis­tes de la télé sur le « kär­cher », et qui se scan­da­li­saient que l’on pût sug­gé­rer de laver des gens au kär­cher, alors que le mot vou­lait sim­ple­ment dire éra­di­quer la délin­quance de la cité des 4000

Mais mises à part la mal­hon­nê­teté cal­cu­la­trice et l’imbé­ci­lité nue, il y a une autre expli­ca­tion. Fon­da­men­ta­le­ment, pour toute une caté­go­rie de gens, intel­lec­tuels ou non, Zem­mour n’est idéo­lo­gi­que­ment pas com­pré­hen­si­ble. Quelle que soit la per­ti­nence ou la véra­cité de ses affir­ma­tions, elles ne sont tout sim­ple­ment pas intel­li­gi­bles pour eux parce qu’elles ne cadrent pas avec leur uni­vers men­tal, ni avec leur décou­page idéo­lo­gi­que du monde. Et c’est vrai­ment inquié­tant, cela mon­tre à quel point l’intel­li­gence com­mune est mitée par l’idéo­lo­gie.

Per­son­nel­le­ment, j’ai beau rare­ment m’accor­der avec Zem­mour (com­ment le pour­rais-je : il est anti-libé­ral), cela ne m’empê­che pas de cor­rec­te­ment sai­sir ce qu’il dit, c’est-à-dire de ne pas attri­buer d’autres signi­fi­ca­tions à ses pro­pos que cel­les qu’ils ont… Ce n’est fran­che­ment pas un exer­cice dif­fi­cile. Mais cela demande deux cho­ses : de chan­ger de mas­que pour com­pren­dre la logi­que adverse, d’avoir une bien­veillance mini­male – celle de refu­ser de tra­ves­tir par exprès les pro­pos d’autrui. Aussi, les incom­pré­hen­sions répé­tées dont Zem­mour fait l’objet mon­trent plu­sieurs cho­ses : le règne appau­vris­sant de l’idéo­lo­gie, le ren­for­ce­ment con­co­mi­tant de l’into­lé­rance, le rétré­cis­se­ment con­sé­cu­tif de l’espace démo­cra­ti­que du débat, lequel exige un mini­mum de fair play et d’hon­nê­teté. Par là peut-on sug­gé­rer que la liberté, en l’occur­rence d’expres­sion, n’est pas vaine pour l’entre­tien de facul­tés intel­lec­tuel­les.

mardi, 16 mars 2010

Carnet n°57 - État de la liberté d’expression en France

Ça y est. Ça devait arri­ver et c’est arrivé. La Licra va por­ter plainte con­tre Éric Zem­mour à cause de sa sor­tie dans l’émis­sion de Thierry Ardis­son, Salut les Ter­riens. Zem­mour avait en effet déclaré que « les Fran­çais issus de l’immi­gra­tion étaient plus con­trô­lés que les autres parce que la plu­part des tra­fi­quants sont noirs et ara­bes… C’est un fait ».

Bien sûr, on aura beau jeu de répon­dre qu’on ne peut rien savoir puis­que les sta­tis­ti­ques eth­ni­ques sont inter­di­tes. Cette igno­rance, savam­ment entre­te­nue, est bien com­mode pour ensuite crier au scan­dale et accu­ser les uns et les autres d’atti­ser les hai­nes racia­les. Mais si nous avions de tel­les sta­tis­ti­ques, ou bien Zem­mour aurait tort, et il ne pour­rait même pas avoir dit ce qu’il a dit, ou bien il aurait rai­son… La ques­tion, en somme, serait tran­chée et on pas­se­rait à autre chose.

Le vrai fond du pro­blème, de toute façon, n’est pas de savoir si Zem­mour dit juste ou pas. Ce qu’on lui repro­che, c’est d’avoir tenu des pro­pos racis­tes, de recy­cler, comme dit la Licra, « les vieilles lunes de l’extrême droite ». Zem­mour n’a pour­tant pas dit que tous les Noirs et tous les Ara­bes étaient des tra­fi­quants, ni que les Noirs et les Ara­bes étaient des tra­fi­quants parce que noirs et ara­bes, ce qui aurait cons­ti­tué d’authen­ti­ques pro­pos racis­tes. Il a sim­ple­ment spé­culé sur une réa­lité dont on nous inter­dit toute con­nais­sance objec­tive sous cou­vert de bonne cons­cience. Spé­cu­la­tion qui rend à son tour pos­si­ble tou­tes les spé­cu­la­tions sur le sup­posé racisme de Zem­mour. Pas dif­fi­cile de voir à quel point cette situa­tion est pour­rie.

En lieu et place d’un débat informé, nous obte­nons une con­fron­ta­tion de spé­cu­la­tions con­fu­ses. Et au lieu que la réa­lité objec­ti­ve­ment décrite et ana­ly­sée ne dépar­tage les uns et les autres, c’est le rap­port de force média­ti­que et légal qui tran­chera le débat. Mais quel débat peut-il y avoir si c’est la loi qui dit le vrai ?

Il faut donc s’arrê­ter quel­que peu sur cette inter­dic­tion des sta­tis­ti­ques eth­ni­ques. Car ce ban­nis­se­ment est révé­la­teur et symp­to­ma­ti­que du pour­ris­se­ment du débat public en France. Avec tous les effets per­vers que l’on peut atten­dre des res­tric­tions indues à la liberté.

En toute bonne logi­que, on ne peut expli­quer de manière satis­fai­sante la cen­sure dont font l’objet les sta­tis­ti­ques eth­ni­ques. On invo­que géné­ra­le­ment la crainte de l’usage que les racis­tes pour­raient en faire. Pour­tant, là non plus il n’y a pas trente-six pos­si­bi­li­tés. Ou bien de tel­les sta­tis­ti­ques ne révè­le­ront pas une sur­dé­lin­quance des Fran­çais issus de l’immi­gra­tion récente, et dans ce cas nulle crainte que les racis­tes ne les uti­li­sent ; ou bien elles mon­tre­ront au con­traire l’exis­tence d’une pareille sur­dé­lin­quence, et dans ce cas vou­loir les cacher cons­ti­tue déjà un début d’aveu…

En d’autres ter­mes, ce sont les res­tric­tions à la liberté d’expres­sion et au savoir qui créent les Éric Zem­mour et, plus géné­ra­le­ment, tous ceux dont les cen­seurs ne peu­vent souf­frir l’exis­tence. Les années « d’anti-racisme », tra­gi­que­ment sol­dées par les pré­si­den­tiel­les de 2002, sem­blent, mal­heu­reu­se­ment, n’avoir rien appris à per­sonne. Com­ment en aurait-il pu être autre­ment, d’ailleurs ? Con­clure, en disant qu’il serait temps de pren­dre cons­cience de la situa­tion pré­ju­di­cia­ble de la liberté d’expres­sion en France et d’appe­ler à un sur­saut, peut sem­bler ten­tant. Ce serait bien naïf en fait. Car c’est ini­ma­gi­na­ble le nom­bre de ceux, y com­pris et sur­tout chez les bel­les âmes démo­cra­ti­ques, qui trou­vent leur inté­rêt poli­ti­que, idéo­lo­gi­que ou social dans la limi­ta­tion de la liberté. Au delà du cas Zem­mour, c’est bien cette triste réa­lité que cette affaire rap­pelle.

Carnet n°56 - Faut-il réellement jeter les sciences de l'éducation aux orties ?

Lorsqu’il s’agit d’expli­quer les maux de l’école, nom­breux ceux qui s’atta­quent aux scien­ces de l’édu­ca­tion. Leur péda­go­gisme débridé et décon­necté du réel (qui n’a jamais entendu par­ler des réfé­ren­ciels bon­dis­sants et autres outils scrip­teurs ?) expli­que­rait gran­de­ment l’inca­pa­cité des ensei­gnants à accom­plir leur tra­vail, c’est-à-dire à ensei­gner.

J’ai moi même long­temps par­tagé cette idée. Mais depuis quel­ques temps, j’en reviens.

Il y a plu­sieurs rai­sons à cela. La pre­mière est théo­ri­que. C’est une ques­tion toute sim­ple : pour­quoi l’ensei­gne­ment ne pour­rait-il pas faire l’objet de recher­ches scien­ti­fi­ques ? Il doit bien exis­ter des péda­go­gies plus adap­tées que d’autres, que l’on peut décrire et jus­ti­fier scien­ti­fi­que­ment. Cer­tes, les scien­ces de l’édu­ca­tion se ran­ge­raient plu­tôt dans le rang des dis­ci­pli­nes humai­nes, et non dans celui des scien­ces dures. Mais il en va de même de l’his­toire dont per­sonne ne songe à con­tes­ter l’uti­lité ni la vali­dité. (Pour­tant Dieu sait com­bien l’his­toire est vul­né­ra­ble aux par­tis pris !)

J’en con­clus que l’on peut reje­ter la forme his­to­ri­que qu’ont prise les scien­ces de l’édu­ca­tion en France ; où il s’est moins agit de décou­vrir les meilleu­res péda­go­gies que de trans­for­mer l’école dans un but révo­lu­tion­naire de trans­for­ma­tion de la société toute entière. Je ren­vois, comme tou­jours, aux livres éclai­rants de Phi­lippe Némo, Pour­quoi ils ont tué Jules Ferry et Le Chaos péda­go­gi­que. Mais de tout cela, on ne sau­rait con­clure sans abus que les scien­ces de l’édu­ca­tion, en tant que pro­jet scien­ti­fi­que, sont dis­qua­li­fiées.

La seconde rai­son est logi­que. J’ai lu un arti­cle du Figaro mon­trant que les lycées fran­çais à l’étran­ger étaient très pri­sés. Cette année, les effec­tifs y auraient aug­menté de 4%. Aux États-Unis, les parents plé­bis­ci­te­raient la rigueur de l’ensei­gne­ment dis­pensé et l’éveil de l’esprit cri­ti­que qu’il per­met. Bizar­re­ment, le modèle sco­laire fran­çais sclé­rosé et en crise ici fait recette ailleurs… C’est sim­ple­ment qu’en France, l’école est con­fron­tée à une grande hété­ro­gé­néité sociale et cul­tu­relle des élè­ves. Tou­tes les dif­fi­cul­tés de la société fran­çaise se déver­sent dans les éta­blis­se­ments sco­lai­res qui n’en peu­vent mais. Il est évi­dent que dans pareilles cir­cons­tan­ces, on ne peut plus ensei­gner comme avant.

La troi­sième et der­nière rai­son est pra­ti­que. Depuis cinq ou six ans que j’ensei­gne, ma pra­ti­que a gran­de­ment évo­lué. Au départ, j’ensei­gnais grosso modo comme mes pro­fes­seurs m’avaient ensei­gné. J’ai néces­sai­re­ment été con­duit à trou­ver d’autres maniè­res. Ce qui est bien, c’est que des sta­ges de for­ma­tion sont pro­po­sés, et cer­tains sont vrai­ment inté­res­sants. Je peux témoi­gné n’avoir jamais entendu un for­ma­teur, pas plus durant ces sta­ges qu’à l’IUFM d’ailleurs, par­ler de réfé­ren­ciel bon­dis­sant ou d’autres idio­ties de ce genre. En revan­che, j’ai entendu des cho­ses tel­les que : le tra­vail sans con­trainte est une fic­tion, il faut sanc­tion­ner un élève qui n’a pas tra­vaillé si c’est jugé néces­saire, il ne faut pas hési­ter à ver­ba­le­ment rele­ver les peti­tes inso­len­ces, même si elles ne méri­tent pas de puni­tion, etc.

J’ai com­mencé à appli­quer cer­tai­nes idées dans mes cours. Il est encore bien trop tôt pour en tirer des con­clu­sions défi­ni­ti­ves, mais les résul­tats de nom­breux élè­ves qui vivo­taient dans la médio­crité se sont amé­lio­rés. Ce n’est pas par­fait, bien sûr : cer­tains s’obs­ti­nent à ne pas vou­loir pren­dre le train en mar­che ; il en sera cepen­dant tou­jours ainsi. En tout cas, le fré­mis­se­ment que j’ai pu cons­ta­ter, durant le second tri­mes­tre, dans la plu­part des clas­ses où j’ai changé de pra­ti­que est très encou­ra­geant et redonne foi dans le métier. C’est aussi un peu angois­sant, car l’on craint la rechute et le mirage… Il faut atten­dre et voir !

mercredi, 10 mars 2010

Carnet n°55 - Encore les délocalisations !

Ça y est, à l’occa­sion d’un rap­port de la DGTPE (Direc­tion géné­rale du Tré­sor et de la poli­ti­que éco­no­mi­que, ouf !), on nous res­sort les plus poi­gnants lamen­tos à pro­pos de la désin­dus­tria­li­sa­tion catas­tro­phi­que de la France, cau­sée par la très méchante mon­dia­li­sa­tion ultra-néo-libé­rale anglo-saxonne.

Il y aurait beau­coup à dire sur cette obses­sion de l’indus­trie en France, cou­plée à cette étrange manie de tout vou­loir faire comme l’Alle­ma­gne. Après tout, les agri­cul­teurs ne repré­sen­tent plus que 3 à 5% de la popu­la­tion active et on ne s’en porte pas moins bien… On dirait que la France ne digère tou­jours pas d’avoir man­qué la Révo­lu­tion indus­trielle (que l’Alle­ma­gne a fort bien réussi, elle). Mais il arrive un moment où le train est défi­ni­ti­ve­ment passé, et il ne sert à rien de cou­rir pour essayer de mon­ter dedans. Mieux vaut pas­ser à autre chose. Je vous ren­vois à cet arti­cle pour une réflexion plus fouillée sur la ques­tion.

Ce qui est inté­res­sant, c’est de voir com­ment ce rap­port, qui pointe du doigt la perte de 2 mil­lions d’emplois dans l’indus­trie depuis vingt-sept ans, est par­fois pré­senté dans la presse. Pre­nez, par exem­ple, cet arti­cle de Marian­ne2. Il reprend le rap­port de la DGTPE et con­clut en disant :

Les Échos, le quo­ti­dien éco­no­mi­que de réfé­rence, n’ont voulu rete­nir qu’une con­clu­sion tron­quée en forme de plai­doyer pro-domo de la glo­ba­li­sa­tion : “la con­cur­rence en pro­ve­nance des pays à bas salai­res n’expli­que donc qu’une part limi­tée de la dété­rio­ra­tion de l’emploi indus­triel” ! Pour­tant Lilas Dem­mou, l’auteur de l’étude, con­clut, elle, très dif­fé­rem­ment dans un lan­gage cepen­dant très pudi­que : “il appa­raît […] une accé­lé­ra­tion des des­truc­tions d’emplois impu­ta­bles à la con­cur­rence étran­gère dans la der­nière décen­nie.” Plus clair, dans la nov­lan­gue de Bercy, tu meurs.

Les Échos, déci­dé­ment de bien mal­hon­nê­tes chan­tres de la mon­dia­li­sa­tion, auraient déformé la con­clu­sion du rap­port, en vou­lant mas­quer la redou­ta­ble con­cur­rence des pays où l’on paye la main d’œuvre un demi bol de riz par jour… (Voyez l’arti­cle incri­miné ici.)

Or, en fait de con­clu­sion, la phrase citée par Marianne se trouve dans la syn­thèse située avant le rap­port lui-même (pages 6 et 7). Ce qui est plus gênant, c’est que le jour­na­liste de Marianne se garde bien de citer la phrase qui suit celle qu’il uti­lise pour « cor­ri­ger » Les Échos. D’ailleurs, quand on lit le pas­sage en entier, on voit que c’est l’inter­pré­ta­tion qu’en fait Marianne qui est ten­dan­cieuse, pour ne pas dire car­ré­ment mal­hon­nête (sans comp­ter le clin d’œil appuyé sur la nov­lan­gue de Bercy). Voici le pas­sage avec, sou­li­gnées, les par­ties citées par Marianne :

Au-delà de l’incer­ti­tude sur l’ampleur de cet effet, il appa­raît, quelle que soit la méthode uti­li­sée, une accé­lé­ra­tion des des­truc­tions d’emplois impu­ta­bles à la con­cur­rence étran­gère dans la der­nière décen­nie. Par ailleurs, la con­cur­rence avec les pays déve­lop­pés en expli­que encore davan­tage que celle avec les pays émer­gents.

Donc, ce n’est pas la con­cur­rence des pays en déve­lop­pe­ment à bas salai­res qui cause des dom­ma­ges à l’indus­trie fran­çaise, mais bien plu­tôt la con­cur­rence des pays déve­lop­pés… Et le rap­port insiste bien : « la con­cur­rence avec les pays déve­lop­pés en expli­que encore davan­tage que celle avec les pays émer­gents ». Marianne tente de jouer habille­ment en con­fon­dant la con­cur­rence des pays à bas salai­res avec la con­cur­rence étran­gère en géné­ral (alors que la dif­fé­rence est faite plus haut dans l’arti­cle…). Autre­ment dit, la phrase des Échos est par­fai­te­ment juste.

Tout cela nous invite à nous poser la bonne ques­tion : mais pour­quoi dian­tre l’indus­trie fran­çaise est-elle si peu com­pé­ti­tive que les autres pays déve­lop­pés lui taillent des crou­piè­res gros­ses comme des trous d’obus ? Mais c’est une mau­vaise idée : cela détour­ne­rait l’atten­tion de la mon­dia­li­sa­tion for­cé­ment cou­pa­ble, et sur­tout des délo­ca­li­sa­tions !

On remar­quera éga­le­ment le ton glo­ba­le­ment pru­dent de la syn­thèse du rap­port, sur lequel l’arti­cle de Marianne passe allè­gre­ment (nov­lan­gue de Bercy, lan­gage pudi­que). En effet, selon la méthode de mesure, l’impor­tance de la con­cur­rence inter­na­tio­nale dans les des­truc­tions d’emplois indus­triels varie gran­de­ment. Ainsi, de 1980 à 2007, l’appro­che comp­ta­ble trouve 13% d’emplois per­dus, con­tre 45% pour l’appro­che éco­no­mé­tri­que (c’est pour­quoi l’auteur écrit « Au-delà de l’incer­ti­tude sur l’ampleur de cet effet »). Bien sûr, l’arti­cle de Marianne ne parle pas de cette dif­fé­rence. Il ne prend que les chif­fres de l’étude éco­no­mé­tri­que, et le plus spec­ta­cu­laire, évi­dem­ment, celui de la période 2000-2007 (63% des emplois per­dus).

C’est très amu­sant, parce que la devise de Marian­ne2 est une phrase de Camus : « Le goût de la vérite n’empê­che pas de pren­dre parti ». Visi­ble­ment, il y a du parti pris, mais peu de vérité…

mercredi, 24 février 2010

Carnet n°54 - L'immoralisme des hommes d'Etat

Retour vers le passé. Mai 2006, Ken­neth Lee Lay est reconnu cou­pa­ble par la jus­tice états-unienne. Octo­bre 2006, Jef­frey Skilling est con­damné à 24 ans et 4 mois de pri­son. Ces con­dam­na­tions mirent fin à l’un des plus grands scan­da­les qui aient secoué le monde des affai­res. Si vous l’aviez oublié, Ken­neth Lee Lay fut le fon­da­teur et PDG d’Enron, Jef­frey Skilling fut éga­le­ment PDG de cette entre­prise.

Ken­neth Lee Lay ne pur­gea pas sa peine car il tré­passa d’une crise car­dia­que, mais on ne peut pas dire que la jus­tice fut légère dans la con­dam­na­tion des frau­des qui menè­rent à la faillite d’Enron, l’une des plus gran­des entre­pri­ses états-unien­nes et mon­dia­les (en 2000/2001, elle était au 7ème rang mon­dial pour la capi­ta­li­sa­tion et réa­li­sait 111 mil­liards de dol­lars de chif­fre d’affaire…).

Inu­tile, je pense, de pré­ci­ser qu’à par­tir de l’ins­tant où cette affaire fut révé­lée, soit en 2001, un tor­rent de cri­ti­ques s’abat­tit sur le libé­ra­lisme jugé res­pon­sa­ble. Les frau­des d’Enron auraient repré­senté l’essence même du sys­tème capi­ta­liste libé­ral. Enron avait créé une kyrielle d’entre­pri­ses dont le seul but était de lui per­met­tre de pré­sen­ter un bilan comp­ta­ble plus favo­ra­ble, en par­ti­cu­lier d’emprun­ter sans que cela n’appa­rût, trom­pant ainsi les action­nai­res du groupe.

Moi, je me demande bien quelle nature prin­ci­pielle peut révé­ler les frau­des de l’ancien Pre­mier minis­tre grec, Kós­tas Kara­ma­lis, qui fit croire que le défi­cit bud­gé­taire de son État s’éle­vait à 6% du PIB, alors qu’il attei­gnait en réa­lité 12,7%… Bizar­re­ment, aucune action en jus­tice n’a été intenté con­tre le frau­deur, qui a pour­tant menti à tout le monde (les Grecs, les par­te­nai­res euro­péens, les créan­ciers) et lésé les créan­ciers ainsi empê­chés d’éva­luer cor­rec­te­ment la sol­va­bi­lité de l’État grec. Ce type ne devrait nor­ma­le­ment plus pou­voir sor­tir de chez lui sans ris­quer de se faire lyn­cher par la foule, on devrait appren­dre qu’un dis­po­si­tif mas­sif de sécu­rité a été déployé autour de sa mai­son, pour le pro­té­ger de l’ire de ses com­pa­trio­tes excé­dés d’avoir été trom­pés par lui… Mais rien de tout cela.

Seule la Com­mis­sion euro­péenne s’est déci­dée à agir en dili­gen­tant une pro­cé­dure de sanc­tion con­tre le pays pour défaut de fia­bi­lité de ses sta­tis­ti­ques offi­ciel­les. Mais, pour logi­que que soit cette réac­tion, on en per­çoit immé­dia­te­ment les limi­tes : 1° c’est l’État grec qui est visé et non le prin­ci­pal res­pon­sa­ble, à savoir Kós­tas Kara­ma­lis lui-même ; 2° c’est fina­le­ment encore le con­tri­bua­ble qui devra faire les frais, comme d’accou­tumé, bien que le com­por­te­ment de Kara­ma­lis révèle une cor­rup­tion plus géné­ra­li­sée de la Grèce.

Faut-il croire que le même genre de men­songe, con­si­déré comme into­lé­ra­ble lorsqu’il s’agit d’entre­prise pri­vée, devien­drait par­fai­te­ment ano­din et accep­ta­ble – et pour­quoi pas loua­ble ? – quand il s’agit d’un men­songe d’État ? Je vous laisse cepen­dant juge de la gra­vité res­pec­tive des deux trom­pe­ries : com­bien de per­son­nes furent lésées par le scan­dale d’Enron, qui lui au moins abou­tit à des con­dam­na­tions, et com­bien le sont et ris­quent de l’être par la faute d’un diri­geant cor­rompu et men­teur qui n’est même pas inquiété pour ses agis­se­ments ? Lequel des deux ris­que d’avoir les réper­cus­sions les plus gra­ves ?

C’est à mou­rir de rire d’enten­dre tous ces gens récla­mer que les hom­mes poli­ti­ques con­trô­lent les mar­chés. Mais com­ment des hom­mes aussi men­teurs, incom­pé­tents et irres­pon­sa­bles que les hom­mes poli­ti­ques pour­raient-ils effec­tuer un con­trôle effi­cace des mar­chés ? La vérité, c’est que c’est impos­si­ble, et les trou­bles autour du rôle de Gold­mans Sachs dans l’affaire grec­que illus­trent qu’il con­vient, plus que jamais, de sépa­rer l’État de l’éco­no­mie.

mercredi, 10 février 2010

Carnet n°53 - Les Grecs vivent dans leur bulle...

La Grèce brûle, allons mani­fes­ter !

Je ne sais pas pour vous, mais je suis con­fondu par les mani­fes­ta­tions et les pro­tes­ta­tions éplo­rées qui s’élè­vent de par­tout en Grèce… Je me demande encore com­ment ces gens peu­vent décem­ment des­cen­dre dans les rues, après avoir perdu un temps mons­trueux à con­fec­tion­ner des ban­de­ro­les et à ima­gi­ner des slo­gans, pour s’épou­mo­ner à piailler des reven­di­ca­tions que la crise actuelle rend par­fai­te­ment ridi­cu­les et obso­lè­tes !

Il faut lit­té­ra­le­ment être décon­necté de la réa­lité, vivre dans une bulle her­mé­ti­que ou, même, venir d’une autre pla­nète pour se mon­trer aussi aveu­gle à la réa­lité. Mais com­ment s’éton­ner d’une réac­tion d’enfants gâtés, mora­le­ment per­ver­tis par des décen­nies de faci­li­tés ? La crise actuelle est par­ti­cu­liè­re­ment inté­res­sante car elle met en exer­gue la dimen­sion morale de l’éco­no­mie, dimen­sion que le libé­ra­lisme a tou­jours prise en compte.

A con­tra­rio, les fonc­tion­nai­res qui font grève et qui mani­fes­tent font la brillante démons­tra­tion de leur égoïsme pathé­ti­que de petits pri­vi­lé­giés. Il est vrai­ment temps que les États revien­nent à un rôle plus rai­son­na­ble, c’est cer­tai­ne­ment ce qui pour­rait sor­tir de mieux des tur­bu­len­ces actuel­les… Il nous faut d’urgence une bonne dose de libé­ra­lisme !

mardi, 9 février 2010

Carnet n°52 - Et encore la jungle du marché !

Le libé­ra­lisme compte peu de défen­seurs dans la sphère du débat public. Ceux qui sont capa­bles d’expli­quer les méca­nis­mes du mar­ché sans tom­ber dans la dia­bo­li­sa­tion, l’invec­tive ou la recher­che com­mode de bouc-émis­sai­res faci­les n’y sont pas légion. C’est pour­quoi il est très pré­cieux lors­que s’exprime une telle per­sonne, et pour­quoi il est très dom­ma­gea­ble lorsqu’elle le fait de façon mala­droite ou ambi­guë.

C’est un peu le cas avec Éric Le Bou­cher, qu’on con­naît pour ses posi­tions plu­tôt libé­ra­les clas­si­ques, et qui signe dans Slate un papier décon­cer­tant, bien que non dénué de per­ti­nence.

L’auteur y ana­lyse les embar­ras pré­sents de la Grèce. Actuel­le­ment, la Grèce c’est un peu comme le pre­mier domino d’une lon­gue file qu’on a peiné à ins­tal­ler et qu’on ne vou­drait pas voir tom­ber… Alors cha­cun retient son souf­fle et tente de dévoi­ler quel­que peu les ombres de l’ave­nir. Or voici ce qu’il dit.

La Grèce a tri­ché sur l’état de ses comp­tes publics pour entrer dans la zone euro. Ses par­te­nai­res le savaient plus ou moins mais ont laissé faire. Les men­son­ges ont con­ti­nué depuis 10 ans et, main­te­nant, la Grèce doit payer l’addi­tion… Le pro­blème, ce sont les effets pour l’euro en tant que mon­naie et pour les autres mem­bres de la zone euro. Comme il n’existe aucune poli­ti­que com­mune con­trai­gnante, on espère que la dis­ci­pline des mar­chés obli­gera la Grèce à la rigueur qu’elle s’est tou­jours refusé d’appli­quer. Or, c’est là faire payer une note bien trop lourde aux citoyens Grecs.

Je suis bien d’accord pour dire que, comme à cha­que fois, ce sont les gens ordi­nai­res qui éco­pent pour la bêtise des puis­sants. Je com­prends bien que le pro­pos cen­tral d’Éric Le Bou­cher est de fus­ti­ger l’absence de coor­di­na­tion com­mune entre les pays de la zone euro. Tout de même, j’éprouve des dif­fi­cul­tés à goû­ter ce genre de remar­que : « À l’automne 2008, après la faillite de Leh­man Bro­thers, Angela Mer­kel a fait la démons­tra­tion de l’égoïsme et du cha­cun pour soi en refu­sant le plan com­mun de sou­tien aux ban­ques que pro­po­sait Nico­las Sar­kozy, alors pré­si­dent de l’Union. » Cela sent trop le parti pris facile.

Et puis pour­quoi res­sor­tir ce pon­cif du mar­ché comme jun­gle ? Le mar­ché, c’est comme la jun­gle parce qu’il s’atta­que au plus fai­ble… Pour­tant, les lois du mar­ché sont sim­ples, et il est assez facile d’en évi­ter les écueils avec du bon sens et du cou­rage poli­ti­que. Mais voilà, c’est pré­ci­sé­ment ce qui a fait défaut aux diri­geants grecs. La mer aussi est très dan­ge­reuse, si le capi­taine est ivre et lit les car­tes à l’envers !

La papier d’Éric Le Bou­cher me sem­ble donc ambigu. D’un côté il met bien en exer­gue la res­pon­sa­bi­lité des hom­mes d’État mais, de l’autre, il les dédouane en par­tie en accu­sant le méchant mar­ché qui, tel le pré­da­teur de la savane, se rue sur les proies fai­bles et iso­lées.

Incri­mi­ner fran­che­ment les hom­mes poli­ti­ques est-il si dif­fi­cile ?

samedi, 6 février 2010

Carnet n°51 - Qu'il n'est pas toujours bon d'avoir des excédents commerciaux



Coco­rico ! Le Coq gau­lois se dresse sur ses ergots, au som­met d’un beau tas de fumier, le torse bombé d’orgueil, pour annon­cer urbi et orbi sa grande per­for­mance : en 2009, le défi­cit com­mer­cial du pays fut de 43 mil­liards d’euros (seu­le­ment a-t-on envie d’ajou­ter), con­tre 55,4 mil­liards l’année pré­cé­dente !

Sans con­teste, pour un pays qui a pris l’habi­tude de se lamen­ter sur ses résul­tats com­mer­ciaux à l’étran­ger, avec, en sus, un gros com­plexe d’infé­rio­rité vis-à-vis de l’Alle­ma­gne, il y a de quoi pavoi­ser. Du moins en appa­rence.

Car lors­que l’on gratte un peu, c’est assez édi­fiant de voir de quoi les prin­ces qui nous gou­ver­nent se réjouis­sent, à l’exem­ple d’Anne-Marie Idrac, le secré­taire d’État au Com­merce exté­rieur.

En gros :
- les impor­ta­tions ont dimi­nué parce que les Fran­çais con­som­ment moins et parce que le cours du pétrole s’est cassé le nez,
- les expor­ta­tions ont reculé à cause de la mau­vaise con­jonc­ture inter­na­tio­nale, mais moins que chez nos con­cur­rents.

Déco­dons donc un peu tout cela.

Si les Fran­çais con­som­ment moins, c’est à cause de la crise, et cela révèle donc un situa­tion pour le moins morose, sinon fran­che­ment dif­fi­cile, pour de nom­breux ména­ges. Pas de quoi sau­ter de joie, en somme.

Si le cours du pétrole a chuté, la France n’y est pour rien, même si c’est une bonne nou­velle pour le porte-mon­naie de tout le monde, et il suf­fit qu’il remonte pour que les lamen­ta­tions api­toyées revien­nent aussi sec.

Ses con­cur­rents per­dent plus de parts de mar­ché que la France dans la con­jonc­ture pré­sente…, atten­dez la reprise et vous ver­rez ce que la France va pren­dre ! C’est exac­te­ment le même argu­ment foi­reux qu’on nous a sorti à pro­pos du modèle social fran­çais, au début de la crise, sous pré­texte que, en crise per­ma­nente depuis trente ans, la France avait été moins dure­ment frap­pée par celle des sub­pri­mes

Mais que vaut un pays qui fait (un peu) mieux que les autres uni­que­ment lors­que ceux-ci tré­bu­chent ? C’est pathé­ti­que en soi, ça l’est encore plus qu’on y trouve de quoi se réjouir…

D’autant plus que toute cette his­toire repose sur un malen­tendu gro­tes­que. On vou­drait faire de la France un grand pays expor­ta­teur, à l’image de l’Alle­ma­gne. C’est oublier que les Alle­mands doi­vent se ser­rer la cein­ture pour res­ter com­pé­ti­tifs – en vain qui plus est, puis­que la Chine leur a ravi la pre­mière place. Alors, à quoi bon s’épui­ser à ven­dre à l’étran­ger ? Con­trai­re­ment à ce que l’on croit, un défi­cit com­mer­cial n’est pas néces­sai­re­ment un mal, par lui-même. (Je vous ren­voie aux 39 leçons d’éco­no­mie con­tem­po­raine de Phi­lippe Simon­not, ving­tième leçon.) Ce qui est sûr, en revan­che, c’est que la com­pé­ti­ti­vité des entre­pri­ses fran­çai­ses est bri­dée et ça, c’est un vrai tort.

Et on con­nait par­fai­te­ment le cou­pa­ble.

mardi, 2 février 2010

Carnet n°50 - Y a b'Onbama



Aujourd’hui, je me suis retrouvé chez le méde­cin. Comme celui-ci était en retard, comme c’est une affreuse habi­tude dans cette pro­fes­sion, et que je m’ennuyais ferme après avoir cor­rigé ma der­nière copie, je sai­sis un exem­plaire ancien du Point qui traî­nait sur une table.

Ancien car il remon­tait à novem­bre 2008. Mais très actuel car s’y trou­vait un édi­to­rial de Patrick Bes­son sur Obama. Or, nous venons de fêter le pre­mier anni­ver­saire de sa pré­sence à la Mai­son Blan­che…

Je ne résiste pas à l’envie de citer quel­ques pas­sa­ges de cet édi­to­rial, inti­tulé « Oba­marre », tant ils me sem­blent criant de vérité. Ça com­mence par un petit rap­pel bien senti sur l’incom­men­su­ra­ble supé­rio­rité morale des démo­crac­tes (j’ajou­te­rai des gens de gau­che en géné­ral) sur la reste (la lie, devrais-je dire) de l’huma­nité :

Les États-Unis ont un pré­si­dent noir, ce qui sem­ble faire oublier au monde qu’il est démo­crate. De ces démo­cra­tes qui ont atta­qué le Mexi­que et imposé la pro­hi­bi­tion sous Wil­son, envoyé les pre­miè­res bom­bes ato­mi­ques sur Hiro­shima et Naga­saki au temps de Tru­man, où ils ont éga­le­ment agressé la Corée et favo­risé la “chasse aux sor­ciè­res” du séna­teur McCar­thy, qui ont envahi puis boy­cotté Cuba sous Ken­nedy, com­mencé la guerre du Viet­nam sous Jonh­son, où ils sont aussi inter­ve­nus mili­tai­re­ment en Répu­bli­que domi­ni­caine, qui ont bom­bardé Bel­grade et Bag­dad sous Clin­ton, pré­si­dence au cours de laquelle ils ont de sur­croît laissé mas­sa­crer un mil­lion de Tut­sis au Rwanda (avril-juin 1994).

Voilà pour la bonne cons­cience. Bes­son con­ti­nue ensuite en dénon­çant l’affli­geante miè­vre­rie des oba­ma­nia­ques, qui voyaient en Barack une espèce de Mes­sie, dont le métis­sage allait de lui-même solu­tion­ner tous les pro­blè­mes de la pla­nète :

De l’avis géné­ral, Barack Obama règle­rait sous peu les pro­blè­mes des États-Unis puis, après un week-end à Camp David avec Michelle et les filles, ceux de toute la pla­nète au sous-déve­lop­pe­ment dura­ble. J’ai même lu, dans un grand quo­ti­dien du matin, sous la plume allè­gre d’un aca­dé­mi­cien fran­çais octo­gé­naire, que son élec­tion à la pré­si­dence des États-Unis venait de sup­pri­mer toute dis­cri­mi­na­tion raciale outre-Atlan­ti­que.

L’auteur pro­nos­ti­que l’échec final et iné­vi­ta­ble d’Obama. Lorsqu’on voit la ges­tion cala­mi­teuse de la crise des sub­pri­mes, entre autres dos­siers, on ne peut que se dire qu’effec­ti­ve­ment, Obama échouera. (Il y était con­damné de toute façon, par l’immen­sité des espoirs pla­cés en lui, car il est humai­ne­ment impos­si­ble de satis­faire des atten­tes aussi peu ration­nel­les et rai­son­na­bles, ses sou­tiens feront donc para­doxa­le­ment sa perte.)

Pour finir, je fais mien­nes ses paro­les de Patrick Bes­son : « On devrait pour­tant finir par com­pren­dre, avec l’expé­rience de la décep­tion, que les hom­mes poli­ti­ques sont des hom­mes, quelle que soit leur cou­leur. Et des poli­ti­ques. Pas des dieux ». Amen !

dimanche, 31 janvier 2010

Carnet n°49 - Cachez ces Noirs que l'on ne saurait voir !


Il paraît que l’UMP a fait une très vilaine chose sur son site inter­net. Elle y a affi­ché une photo repré­sen­tant de jeu­nes gens noirs, de dos, avec pour titre : « Délin­quance des mineurs : en finir avec l’angé­lisme ». L’arti­cle cor­res­pon­dant est tou­jours dis­po­ni­ble.

L’émo­tion sem­ble avoir été grande, puis­que l’image a vite été reti­rée, rem­pla­cée par une autre bien plus con­sen­suelle : un blanc attra­pant une blan­che par der­rière… (Qui elle même a dis­paru fina­le­ment).

Il faut bien admet­tre que c’est mala­droit. Car c’est un peu réduc­teur de ne met­tre que des Noirs, étant donné qu’il y a aussi des Ara­bes parmi les jeu­nes délin­quants, et que Noirs et Ara­bes n’ont pas non plus le mono­pole de la délin­quance.

Néan­moins, et visi­ble­ment, il y a des lien qu’on se refuse tou­jours à faire. Il est pour­tant connu de tous que la délin­quance des mineurs se déve­loppe sur­tout dans les quar­tiers de relé­ga­tion où vivent en majo­rité les immi­grés récents et leurs des­cen­dants.

On ne pour­rait cepen­dant en déduire, sans tom­ber dans le ridi­cule, que ces jeu­nes sont délin­quants parce qu’ils sont Noirs ou Ara­bes. D’ailleurs, un docu­ment PDF rédigé par l’UMP, et accom­pa­gnant l’arti­cle, dit bien que « Le plus sou­vent, l’hyper­ac­ti­vité délin­quante est le fait d’un petit groupe, puis­que 5% des mineurs d’une com­mune sont en géné­ral res­pon­sa­bles de la majo­rité des délits qui y sont com­mis ». Dif­fi­cile d’y voir une asser­tion raciste – et qui­con­que cher­che­rait une once de racisme dans le reste du docu­ment pour­rait se lever tôt pour en trou­ver.

Il se trouve sim­ple­ment que, pour toute une série de rai­sons com­plexes, un grand nom­bre de jeu­nes délin­quants sont Noirs ou Ara­bes. Com­bien et dans quel­les pro­por­tions ? On ne le sait, parce que la Répu­bli­que, dans un grand élan de sagesse obs­cu­ran­tiste, inter­dit les sta­tis­ti­ques eth­ni­ques. Mais, quoiqu’il en soit, on ne voit pas pour­quoi on devrait s’inter­dire de l’évo­quer ou de le mon­trer.

Bref, much ado about nothing, une nou­velle fois. Une tor­na­dette dans un verre d’eau comme la France en a le secret et dont l’objec­tif est d’entre­te­nir la con­fu­sion des esprits.  C’est un peu comme tous ces cré­tins qui se bou­chent le nez en hur­lant aux déra­page à pro­pos du débat sur l’iden­tité natio­nale, sim­ple­ment parce que des idées qu’ils réprou­vent s’expri­ment. Curieuse vision de la liberté d’expres­sion, puis­que le but n’est pas tant d’expri­mer un désac­cord que d’essayer de cir­cons­crire auto­ri­tai­re­ment l’espace du débat par l’inti­mi­da­tion.

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